« Sucre noir », Miguel Bonnefoy

Un roman alchimique

Le trésor du Capitaine Morgan est englouti quelque part dans les marécages des Caraïbes. Trois siècles plus tard, on suit la jeune Serena Otero. Pour tromper l’ennui, Serena adresse des messages à un homme imaginaire à travers la radio locale. Elle se laisse aller à des rêveries bovariennes. L’homme qui apparaît finalement dans sa vie − Severo Bracamonte − n’est pas vraiment celui qu’elle attendait. Pourtant, d’emblée, elle sent que ce sera lui et pas un autre. « Elle dut admettre que le destin lui préparait une épreuve difficile et que, pour aimer cet homme, il lui faudrait un courage humanitaire », ironise l’auteur. Bon gré mal gré, Serena finit par se prendre d’affection pour cet aventurier qui, faute d’être beau, s’avère tout de même beau parleur. Après s’être quelque peu cherchés, ils se mettent ensemble en quête du trésor, et c’est alors que, l’espace de quelques pages, le roman prend des accents de fable alchimique.

« Notre or n’est pas l’or vulgaire », disaient les alchimistes. Autrement dit, pour ces érudits que Carl Gustav Jung considérait comme les psychanalystes du Moyen-âge, il ne s’agit pas de transformer littéralement le plomb en or, mais de transformer ce que notre esprit contient de pulsionnel, de vil et de toxique, en une matière plus noble, plus consciente et généreuse − un or spirituel. Sans jamais être directement évoqué, c’est ce que Serena accomplit avec Severo. Alors que ce dernier ne pense qu’à trouver un coffre rempli de pièces, elle porte son attention sur le vrai trésor : la contemplation des fleurs, des insectes, prendre le temps d’écouter la nature et de goûter la vie. Elle y parvient si bien que Severo en vient à oublier totalement sa recherche initiale, du moins, jusqu’à l’arrivée d’un autre personnage. Mais nous n’en dirons pas plus sur l’intrigue, qui n’est alors qu’à son début.

Nous ajouterons simplement que Miguel Bonnefoy est un grand conteur. Il a ce talent discret, essentiel pour un écrivain, d’exprimer de manière souple et organique que le temps, les semaines, les années sont en train de passer. Le style est enlevé. La filiation avec Gabriel García Márquez et le courant du réalisme magique saute aux yeux. C’est tellement bien fait, on ne peut qu’aimer. Un de nos romans préférés de la rentrée. À la fois divertissant et profond.

Pierre.

Sucre noir. Miguel Bonnefoy. Rivages. Août 2017. 200 pages.