« Station Eleven », Emily Saint-John Mandel

« Parce que survivre n’est pas assez »

1507-1Un cataclysme ravage la Terre et anéantit 99,99% de la population mondiale. Bah, se dit le lecteur averti, rien d’exceptionnel. Encore un de ces romans post-apocalyptiques où une poignée d’humains se disputent des restes de rats dans une atmosphère martienne, acide et poussiéreuse. Encore un roman dont le sous-titre dirait: « voilà ce qui va vous arriver si vous continuez à faire les cons ». On pressent une lecture fastidieuse. On ouvre Station Eleven. Trop tard, on ne le fermera plus.

Car ici tout est subtilité, réserve, justesse. La langue est simple, précise et limpide, avec un petit grain de mélancolie qui nous serre le cœur. La structure narrative très complexe est presque invisible. On retrouve la marque des architectures à la fois audacieuses et parfaitement orchestrées: quand on y entre tout est à sa place, tout est pensé pour qu’on ne doive se soucier de rien, l’histoire nous aspire et, le thème fut-il à première vue peu réjouissant, le plaisir de lecture est maximal.

Vers l’an 20 après la catastrophe − une épidémie de grippe fulgurante −, on suit une troupe de musiciens et comédiens qui voyagent de colonie en colonie, entre le Canada et le nord des Etats-Unis, pour donner des représentations de Shakespeare. « Parce que survivre n’est pas assez », peut-on lire sur une de leur caravane. Très vite, l’enjeu du roman se dessine: la nécessité de l’art et de la mémoire. Pourquoi jouer des pièces qui appartiennent à un monde disparu? Pourquoi tenter d’expliquer quelque chose d’aussi abstrait qu’internet à des enfants qui ne verront plus jamais un écran s’allumer? Voici quelques-unes des questions que se posent les personnages de ce roman. À chaque instant, l’identification avec eux est immédiate. Au moment de l’épidémie, on vit intensément avec eux la fuite, le confinement, l’espoir d’être secouru. Puis au fil des jours, lorsque les moyens de communication abdiquent, lorsque l’électricité et l’eau courante se coupent à jamais, on sent tomber sur nous le froid et l’obscurité. Au fil des mois, on ressent l’évidence qui s’installe: le monde que l’on connaissait a bel et bien disparu. Y a-t-il encore un endroit sur Terre où la civilisation ne s’est pas éteinte? Quelque part, des gens jouent-il encore au tennis? Des gens dansent-ils encore un gin tonic à la main? On en doute, mais on n’en sait pas plus qu’eux. Le flou est obsédant.

Bien sûr, dans une société désormais sans argent, sans loi, sans structure (mais signalons-le aussi, sans frontière, sans téléréalité, sans publicité!) le danger est omniprésent. Beaucoup sombrent dans la folie. Certains illuminés prennent l’ascendant sur les plus faibles. Il faut être armé, sans cesse sur le qui-vive. On est parfois contraint de tuer une ou deux personnes dans son existence, faute de quoi c’est nous qui y passons. Mais ce n’est pas non plus le chaos. Rationnels, les êtres humains s’organisent par petits groupes. Ils ne sont ni meilleurs ni plus mauvais qu’avant la catastrophe. La nourriture ne fait pas défaut, on cueille, on pêche, on chasse. On est loin de la variété d’un marché en Toscane mais on mange plus ou moins à sa faim. Puis il y a le calme de la nature, l’excitation à la découverte d’une maison qui n’a pas encore été visitée, d’où l’on pourra exhumer un objet utile, ou simplement beau, ou encore un magazine, autant de preuves du « monde d’avant ».

Grâce à une série de flash-back dans l’époque actuelle, Emily Saint-John Mandel donne de l’air au lecteur. Son propos prend alors davantage de relief. Aucune phrase, aucune épithète n’est en trop. Elle multiplie les résonances, met en exergue le décalage, l’absurdité du monde moderne (un monde où l’on peut, par exemple, « gagner sa vie en photographiant des gens connus »), mais elle souligne surtout les innombrables miracles quotidiens auxquels nous ne faisons plus attention: enclencher un interrupteur qui fonctionne, manger une mangue, prendre un bain chaud, parler avec quelqu’un qu’on aime à l’autre bout du monde, avoir accès à des connaissances illimitées par le biais d’un téléphone, conduire une voiture, s’envoler dans un avion. On sort de cette lecture avec une sensation rassurante: même si on nous arrachait notre confort et nos technologies, l’essentiel demeurerait − l’amour, l’art, la beauté de la nature et toujours, au-dessus de nos têtes, le ciel bleu.

Pierre André.

Station Eleven. Emily Saint-John Mandel. Editions Rivages. Août 2016. 480 pages.