« Sauver les meubles », Céline Zufferey

Voici l’histoire d’un photographe déçu par le monde, insensible à son talent et à sa créativité, qui décide de « se ranger » en devenant salarié pour une entreprise de mobilier. Son travail : photographier des meubles mis en scène pour leur promotion dans des catalogues. Mais ce CDI lui pèse vite. C’est un échec, un renoncement à toute ambition artistique. L’entrée dans une vie standardisée.

L’expression « Sauver les meubles » nous fait directement penser à cette volonté de sauver ce qui peut l’être lors d’un cataclysme. Si, au regard de l’histoire, c’est bien dans ce sens figuré que l’on peut interpréter le titre du roman, au fur et à mesure qu’on avance dans le récit ces mots prennent également une signification plus littérale, parce que dans cette entreprise et dans cette vie que le protagoniste embrasse, il s’agit bien de sauver les meubles au sens propre.

A mi-chemin entre « Les belles images » de Simone de Beauvoir et « Les choses » de Perec (rien que ça), le roman interroge sur la tyrannie des apparences. Le protagoniste est un de ces personnages contrastés, d’une incohérence crédible, comme on les aime. Il pense lutter contre cette vie superficielle qui l’engloutit sans arriver à échapper à cet ordre des choses.

A travers cette thématique du meuble et de notre société actuelle de consommation un peu vide, l’auteur photographie les angoisses qui se cachent derrière ces publicités factices, ces objets qu’on accumule, ce vide et cette superficialité.

Le style de l’auteur est direct. Les mots, quoique savamment dosés, défilent en rafale, un peu comme le flash d’un appareil photo lorsqu’il prend des clichés qui se succèdent. Une écriture photographique en quelque sorte, avec un rythme qui plonge et maintient le lecteur au cœur de l’histoire.

L’auteure réinvente aussi le dialogue et surtout le monologue intérieur, le rendant dynamique, exprimant ouvertement ses sens multiples, cette différence entre ce que l’on dit, ce que l’on croit vouloir dire et ce que l’on voudrait dire.

La fin, à l’instar de de Beauvoir et Perec, ne résout rien. Elle laisse le lecteur face aux interrogations soulevées. Face à sa propre conscience. Si la fin ouverte a parfois un côté frustrant, ici elle est cohérente avec cette idée qu’il nous appartient de choisir et de décider si oui ou non on se soumet et dans quelle mesure on le fait. Surtout, elle redonne au lecteur toute la place et la responsabilité qui est la sienne dans la littérature : sa propre part de création.

Un premier roman très réussi.

Bonne lecture.

Sara

Sauver les meubles. Céline Zufferey. Gallimard. Collection Blanche. 240 pages.