« Règne animal », Jean-Baptiste Del Amo

a17969-1Le roman démarre en 1898, dans une ferme isolée, au milieu de nulle part, près d’un village médisant. C’est là que la génitrice, après quelques fausses couches données aux truies, enfante la frêle Eléonore, dont le lecteur va suivre la trajectoire sur trois générations, jusqu’à ce qu’elle devienne elle-même la matriarche et la dépositaire d’une histoire familiale innommable.

La vilenie de la mère, la longue agonie du père (dont la mise en terre ou plutôt en boue sous la pluie restera l’inoubliable point d’orgue), l’arrivée de Marcel, lointain cousin qui éveille les sens de la gamine, pour reprendre le labeur inconcevable des sillons et des saisons avant d’être envoyé dans la boucherie des tranchées et d’en revenir transfiguré, défiguré. Rien ne nous est épargné dans la première partie, rendant les mains du lecteur aussi calleuses que celles des protagonistes. De la rudesse de la terre ou celle des hommes, difficile de dire laquelle se rapproche le plus de l’enfer.

Seconde partie : on retrouve Eléonore dans les années 80, reléguée dans l’étable alors que la ferme, sous l’égide du fils et des petits-fils, est devenue un élevage porcin industriel. Les hommes sont devenus des bêtes infectieuses et les bêtes des monstres échappant à leurs créateurs. Seul l’arrière-petit-fils, différent, comme atteint d’une forme d’autisme, est encore connecté à la nature. L’heure du bilan a sonné : c’est le crépuscule d’une transmission vouée à la folie et à l’échec.

Il faut oublier l’engagement de l’auteur pour le végétarisme et contre la souffrance des bêtes (souligné en interview, mais morale en trompe-l’œil dans le livre, pas du tout démonstrative). Car au final et d’un strict point de vue littéraire, il s’agit sans doute du roman français le plus abouti de la dernière rentrée littéraire. Récit dense, habité, au style implacable, faulknérien à souhait, c’est à se demander comment il ne s’est vu décerner aucun des grands prix. Sans doute trop salissant sous les ongles pour tourner les pages chez Drouant.

Un très grand roman malodorant, suintant, dérangeant. Si vous osez plonger dans l’auge, l’expérience extrême est garantie.

Didier.

Règne animal. Jean-Baptiste Del Amo. Gallimard, nrf, 2016. 419 pages. EUR 21.