« Ör », Audur Ava Ölafsdöttir

C’est toujours un petit bonheur de découvrir un auteur qui a fit vibrer une corde en vous, un de ceux dont on sait que vous le retrouverez plus tard, qui vous accompagnera. L’islandaise Audur Ava Ölafsdöttir est de cette trempe-là.

Jonas a quarante-neuf, il est islandais, philosophe bricoleur et éteint. Ballotté entre sa mère à l’hospice, son ex-épouse et sa fille qui ne l’est peut-être pas tout à fait au bout du compte, il décide d’en finir avec cette vie absurde et morne. Il emprunte un fusil de chasse à son étrange voisin qui ne cesse d’énoncer des théories sur la nature des femmes. Pour n’importuner personne, il prend l’avion vers nulle part avec une seule chemise et sa caisse à outils. Un endroit où personne ne se souciera de sa disparition. Le voilà dans un pays qui sort d’une guerre sanglante, une ville en ruines et en mines, à l’hôtel du Silence, où les gérants et les rares occupants regardent d’un drôle d’œil ce nouvel arrivant. Et puisque rien ne presse au fond pour appuyer sur la gâchette, pourquoi ne pas rafistoler quelques pommeaux de douche et s’occuper de la tuyauterie. Il y a tant à faire.

Avec un sens de l’humour aiguisé mais qui ne cherche jamais à faire des effets, Ör pose avec finesse des questions toutes simples sur l’existence ici-bas et le non-sens à l’aune du malheur des autres. La réponse, bien sûr, est en soi et fait écho à chaque être humain qui s’est déjà senti vide et malheureux mais se ressaisit ou à tout le moins relativise sa condition en se frottant à la souffrance de l’autre (pensons aujourd’hui aux civils syriens ou au drame quotidien des migrants). C’est dans l’action qu’on grandit. Tout dans la vie et dans ce roman est affaire de reconstruction, vis après vis, boulon après boulon. Panser les plaies et cicatriser, au sens propre comme au figuré. Sans avoir l’air d’y toucher, avec une distanciation jubilatoire qui rappelle un peu le cinéma de Kaurismaki, l’auteur nous confirme que si le manque de lumière peut conduire à des comportements suicidaires (en Scandinavie ou ailleurs), il suffit de voyager pour ouvrir sa conscience au monde et s’évader de soi. Comme prendre un avion ou un livre. Expérience salutaire et petite perle littéraire.

Didier

Ör. Audur Ava Ölafsdöttir. Editions Zulma. 237 pages