« Nos richesses », Kaouther Adimi

Quelle belle histoire que celle de la minuscule librairie Les Vraies Richesses, ouverte en 1936 au n°2 rue Charras, Alger, par Edmond Charlot, 21 ans, passionné de littérature qui ne sait pas encore qu’il s’engage dans une vie précaire où se côtoieront grandes joies et immenses désillusions.

Aujourd’hui, les Vraies Richesses ont fermé boutique. À la place, on va y faire des beignets. Riyad, étudiant à Paris, débarque pour vider les lieux, mettre tous ces bouquins poussiéreux à la poubelle et rafraîchir le local. Juste quelques mètres carrés, mais c’est l’âme du quartier qu’on assassine. Sur la vitrine on peut lire : « un homme qui lit en vaut deux », alors qu’en face il y a Abdallah, un vieux kabyle taciturne, qui semble être le gardien du temple et observe le jeune homme d’un œil triste et plein d’amertume.

Le roman avance par chassés croisés entre présent et passé, rythmé par les extraits du carnet de bord d’Edmond Charlot, qui ne s’est pas contenté d’être libraire mais a également été éditeur, publiant notamment des revues et les premiers écrits d’Albert Camus. Les ombres de Giono, Roblès et bien d’autres sont là aussi. On traverse donc les décennies avec ces grands noms et ce héros moderne improbable, Edmond Charlot qui, malgré le manque d’argent, de papier et d’encre, malgré la guerre pour la France et ensuite la guerre pour l’indépendance, malgré l’opprobre et le dédain de l’intelligentsia littéraire parisienne, malgré la mort qui rôde et le plastiquage de son enseigne, tiendra le gouvernail jusqu’à l’épuisement. Autant dire que chaque page fait plus que pincer le cœur.

Kaouther Adimi vient d’être récompensée du prix Renaudot des lycéens et du prix du Style 2017. D’accord pour le premier, s’agissant d’un ouvrage essentiel pour le travail de mémoire et la littérature méditerranéenne. Je suis un peu plus réticent sur le second. Certes, l’écriture est posée, délicate, limpide, mais l’auteure semble parfois trop impressionnée par l’imposante galerie d’écrivains convoqués sous sa plume, de même qu’elle pose un portrait un peu lissé, gentil presque, de la convivialité des algérois. Disons que ça manque un peu d’aspérités. Il n’empêche, si vous aimez les livres, si vous aimez votre librairie et les pépites que vous y trouvez parfois, si vous aimez l’histoire qui traverse les hommes, la culture, la liberté et l’engagement, il faut absolument vous plonger dans Nos Richesses.

Les libraires indépendants savent la dose de fougue et d’inconscience qu’il faut pour faire ce métier. Edmond Charlot a donné toute son existence et plus à faire vivre les livres et les partager. On se sent tout petit à côté. En tout cas, son histoire donne envie de continuer, d’affronter les vents contraires, de se laisser pousser des ailes. Pour la grande communauté des auteurs et les lecteurs. Pour la passion des mots.

Bonne lecture.

Didier

Nos richesses. Kaouther Adimi. Editions du Seuil. 211 pages