« Maures », Sébastien Berlendis

L’art de monter les fragments.

9782234081062-001-x« L’écriture impressionniste de Sebastien Berlendis dit le vertige des sensations, la découverte des corps des filles, et l’inquiétude devant les disparitions à venir. » Enfin une quatrième de couverture qui ne verse pas dans la surenchère des « époustouflant » et « pur chef-d’œuvre », dans le tape-à-l’œil mensonger, auxquels la plupart des éditeurs, toujours en quête d’accroche et de visibilité, cèdent trop souvent. Enfin une quatrième de couverture qui se contente d’une belle vérité. Car dans Maures, il est bien question de vertige et d’écriture impressionniste, une écriture qui n’affirme jamais rien de ce que l’auteur veut faire sentir, mais qui le suggère sans cesse, qui passe et repasse sur un motif pour en décaler les contours, déterminer et élargir une zone plus qu’un trait, installer davantage une atmosphère émotionnelle plutôt que des faits. Dans cette pinède et sur ces plages venteuses, on suit Sebastien Berlendis qui lui-même est en train de suivre tantôt son fantôme adolescent, tantôt son ombre d’homme. Comme toute démarche poétique, il tente de nous montrer quelque chose qui ne peut être vu ou dit directement, au mieux, on peut l’entre-apercevoir. Ainsi des phrases très belles comme : « Tout en marchant je prends conscience du pas vivant qui soulève le sable à côté du mien. » Ou encore, peu après, se servant du paysage pour traduire un état mental : « Au début de chaque été à mesure que nous approchons du camp, je retrouve le même miroitement des routes chaudes. »

La poésie qui émane de Maures tient aussi à sa structure narrative, un assemblage de paragraphes presque indépendants les uns des autres, comme des instantanés, qui mélangent les différentes époques, avec une apparence de désordre, mais qui sont certainement le fruit d’un montage complexe et méticuleux. Dans cette écriture sobre, aérée, on regrette toutefois quelques évitements et silences, un léger manque de développement à l’heure de rentrer dans l’essentiel − l’intime.

Comme souvent, pour aborder un thème universel, comme ici la nostalgie ou l’image du grand-père, il s’agit davantage de trouver une forme personnelle, un angle inédit en corrélation avec son époque plutôt que d’espérer mettre au jour un matériau réellement nouveau. Certains pensaient que, après Proust, personne ne s’aventurerait plus avec un tel brio sur le champ de la nostalgie, tant La Recherche semblait avoir atteint un sommet indépassable. Pourtant, cinquante ans plus tard, dans un tout autre genre, passant du baroque au minimalisme, il semble qu’un écrivain comme Modiano ait largement réussi. Je ne suis pas en train de dire que Sebastien Berlendis serait un nouveau Modiano, tout comme il aurait été absurde de dire que Modiano était un nouveau Proust, mais je tiens à mentionner ceci : tenons à l’œil cet écrivain lyonnais encore peu connu qui, avec ce troisième texte tout en fragments, confirme une approche originale des routes intérieures. Il n’est pas interdit de penser que d’ici quelques années il nous servira un véritable petit chef-d’œuvre.

Pierre André.

Maures. Sébastien Berlendis. Editions Stock, collection La Forêt. Août 2016. 112 pages.