« L’un l’autre », Peter Stamm

Thomas et Astrid sont dehors sur leur terrasse. Ils viennent de rentrer de vacances. La vie « normale » va reprendre son cours. Tandis qu’Astrid va border les enfants, Thomas se lève et part. Il dépasse le village et marche. Vers le sud. Lorsqu’elle se réveille au matin, elle sent, elle sait qu’il les a quittés, qu’il ne reviendra pas.

Sur cette trame de départ assez fine, Peter Stamm va tisser un roman tendu à l’extrême sur la séparation et le renoncement. Toutes les six à huit pages, il change de sujet et place l’œil de sa caméra tantôt sur Thomas, qui s’enfonce dans une nature de plus en plus inhospitalière, tantôt sur Astrid qui oscille constamment entre la résignation et l’action pour le rattraper et le ramener à la maison.

Pas question de drame enfoui, de disputes tues, de secrets trop lourds à porter. L’un comme l’autre, celui qui fuit comme celle qui reste, semblent vivre cet ailleurs, cette autre réalité provoquée, comme une évidence ou pire, comme une déviation aléatoire mais définitive qu’aurait pris le cours tranquille de leur existence. Quelques souvenirs sont parfois évoqués, des gestes, des moments d’abandon dans cette vie absurde où l’on tente désespérément de s’accorder. Aucun des deux n’est responsable du délitement de leur couple. Stamm, bien qu’avançant dans les pas de Thomas et les larmes d’Astrid, fige l’amour et la solitude dans une forme de torpeur. L’angoisse étreint doucement le lecteur avant que l’histoire ne glisse, littéralement, vers une issue inquiétante, au conditionnel, qui laisse place à maintes interprétations.

Voici donc un roman âpre mais à l’écriture envoûtante. Il est toujours difficile, voire vain, de décrire la force d’un style, mais on peut dire néanmoins qu’il est ici extrêmement maîtrisé dans son phrasé, sa rythmique, ses silences (avec mention bien sûr au traducteur pour nous le restituer). Un univers singulier qui, entre lacs et montagnes, vaut le détour dans cette morne rentrée de janvier, du moins pour ceux qui n’aiment pas être pris par la main. En boutade, je dirais même que Peter Stamm n’est pas suisse pour rien, tant il excelle à transposer en littérature la légendaire neutralité et la précision horlogère des Helvètes. Comme un orfèvre des mots et des non-dits.

À découvrir.

Didier

L’un l’autre. Peter Stamm. Christian Bourgois Editeur. 173 pages. 17 Euros