« L’invention des corps », Pierre Ducrozet

!!! Pierre Ducrozet sera à la Licorne le vendredi 27 octobre 2017 à 18 heures !!!

Une chose est sûre : voici un roman qui porte bien son titre, même si ce n’est pas évident à l’entame de la lecture.

Pierre Ducrozet nous emmène dans l’univers des nouvelles technologies, ou plutôt dans la fange qui se cache derrière, pauvre ou luxueuse, mais toujours misérable.

Il nous raconte l’histoire d’Alvaro, un petit génie de l’informatique, en cavale suite au massacre d’étudiants par la police la nuit du 26 septembre 2014 à Iguala. Alvaro se retrouve cobaye d’un magnat du Net, phobique du vieillissement et de la mort et qui effectue des recherches pour les éviter (toute ressemblance avec…).

D’un côté, le roman pose une question simple, qui fait penser à l’histoire d’Isard, celle des limites de l’intelligence et de la vie. Mais il pousse la question plus loin en se demandant si consacrer son existence à repousser ces limites constitue en soi une manière satisfaisante de donner du sens ? Ou si finalement il ne s’agit que d’une excuse pour ne pas aller à la découverte de soi, une excuse de plus pour s’échapper ? La nature du but que l’on donne à sa vie suffirait-elle à lui donner un sens ? Nous évitant ainsi de passer par la case « construction de soi », ce but se confondant avec notre identité qui ne serait plus alors à constituer ?

Si cette question centrale n’est pas neuve, elle est plus que jamais d’actualité à l’heure où, comme le montre le roman, les limites de l’homme sont sans cesse repoussées. A l’heure où l’homme est sur le point d’éteindre l’humanité pour la remplacer par l’intelligence artificielle au motif qu’elle offrirait des garanties d’immortalité et d’efficacité que l’homme ne pourrait jamais atteindre.

D’un autre côté, Pierre Ducrozet pose une hypothèse cruciale : et si, pour nous trouver, nous devions faire marche arrière ? Nous défaire, nous déconstruire, à l’instar de ces hackers qui démontent les ordinateurs pour fonder leur génie. Et si, pour pouvoir nous inventer, nous définir, nous devions d’abord démanteler notre être ?

La métaphore subtile entre cette déconstruction humaine et le démontage des ordinateurs par les hackers est d’autant plus pertinente que l’intelligence artificielle n’est jamais rien d’autre qu’une tentative de l’homme d’humaniser la machine qu’il a créée, une entreprise pour le moins paradoxale.

Dans cette optique, se déconstruire, ce serait aller au fond de soi, analyser toutes nos composantes internes, les déconnecter les unes des autres, afin de créer un être dont nous aurions véritablement choisi chaque composante, en toute liberté (sans s’encombrer de paramètres ou de données qui nous sont assignés indépendamment de notre volonté, tels le lieu de notre naissance, notre milieu social, nos parents, notre éducation, voire notre sexe).

Ce thème de la déconstruction nécessaire, qui est la lame de fond du roman, se retrouve également dans sa forme : une écriture fragmentaire, quelque peu décousue, on pourrait presque dire en pièces détachées. Une adéquation exemplaire, aussi subtile, mystérieuse et géniale que nos connexions neuronales.

D’emblée un grand roman de cette rentrée.

Sara

L’invention des corps. Pierre Ducrozet. Actes Sud. 304 pages