« L’homme que les chiens aimaient », Eva Kavian

59_onlit_homme_chiens_aimaient_c1_largeEnfin un roman sur le sexe au mésolithique. Non pas qu’on l’attendait mais on se rend compte, après lecture, qu’il était temps de remettre les pendules à l’heure sur les origines du bien.

Nous voilà embarqués dans l’odyssée de Galère, Sapiens lambda obligé de quitter son plat pays après avoir involontairement trucidé tout son clan (le privant du coup du dépucelage imminent promis par sa tante). De la forêt de Malonne à la Corse en passant par la plage de Saint-Trop, il va connaitre quelques tendres passions canines (d’où le titre) et faire le bonheur, tantôt fugace, tantôt prolongé, de quelques incouilles, ce genre qu’on n’appelle pas encore la femme mais qui, pour l’époque, est déjà bien compliqué à cerner. Galère va faire plus que globe-trotter en bandant comme un lion sous sa peau de chamois. Il va aimer et essaimer. Prendre et apprendre. Vivre et survivre. Il va aussi inventer les programmes d’échange, la sédentarisation et la gestion des ressources humaines. Entre autres. Et si vous voulez apprendre deux ou trois choses toujours utiles pour les conversations mondaines à propos de certaines peintures rupestres bien connues, ou à propos des événements incontestables qui ont précipité la disparition de Neandertal, ou encore des observations hasardeuses qui ont amené à l’invention du cunulingus ou de la sodomie appliquée, c’est aussi dans ce roman complètement foutraque que ça se passe. Car à moins d’être religieusement coincé ou d’avoir raté les trois dernières révolutions sexuelles depuis la position du missionnaire, on rit et on sourit du début jusqu’à la fin.

Mais qu’est-ce qui a pris à Eva Kavian de s’aventurer loin de ses univers habituels (ancrés dans le réel) pour s’offrir une récréation au rayon farces & attrapes ? Car il n’y a rien de plus casse-gueule que ces histoires qu’on ne prend pas trop au sérieux et qui se lisent et s’écrivent souvent comme une parenthèse entre deux romans plus durs. Elle évite pourtant tous les écueils pour livrer un objet improbable, bien barré et jubilatoire. D’abord parce qu’elle y va à fond, sans aucun faux-fuyant et sans jamais lâcher la bride. On va de surprise en ahurissement et même souvent on se dit, un peu choqué « mais non, je n’ai pas lu ce que je viens de lire » ; Ensuite elle déroule l’histoire de Galère comme un TGV. Ça va tellement vite qu’on en oublie quelques facilités ou chutes de tension (sans doute inévitables dans ce genre de récit car si l’auteur se pose trop de questions, il ne peut plus avancer dans sa narration). Surtout bien sûr parce qu’elle a le sens du rythme, de la construction de phrases (souvent courtes et reliées comme des bâtons de dynamite), des aphorismes cinglants et de la torsion (mais jamais trop) de la langue. Eva Kavian est aussi un de nos seuls auteurs (avec Gunzig notamment) à pouvoir vous plier en trois paragraphes un épisode épique (du genre bataille ou crucifixion avec mille figurants) avec ce sens aiguisé du cut.

Bref, c’est culotté ET réussi.

Après sex and the city, silex and the city, voici donc sex in the silex. S(il)ex donc, qui aurait fait un titre autrement plus accrocheur. Mais bon, ne boudons pas notre plaisir puisqu’il est orgasmique.

Attention les yeux. Ça dépote grave chez les Flintstones.

Didier

« L’homme que les chiens aimaient », ONLIT Editions. 130 pages, EUR 14.-