« Les temps perdus », Juan Pablo Villalobos

Dans un immeuble branlant et infesté de cafards de Mexico où il vient de s’installer, Teo, retraité indigent et sarcastique, doit faire face à un cercle littéraire du troisième âge qui se réunit dans le hall d’entrée sur des chaises en formica pour étudier La Recherche de Proust. Ce club de cinglés est emmené par la pétulante Francesca, qui l’excite à mort dans l’exiguïté de l’ascenseur autant qu’elle l’énerve à l’accuser tout le temps d’écrire un roman sur ce qui se passe dans l’immeuble et tout ce petit monde de grabataires. Argument qu’il a bien du mal à réfuter, d’autant plus qu’elle n’est pas la seule à le soupçonner d’être écrivain, lui qui prétend n’être rien de plus ou de moins que l’ex-taquero le plus célèbre de la ville. À moins d‘écouter certaines mauvaises langues insinuant que ses légendaires tacos ne fussent préparés à base de viande de chien. Teo aura besoin d’un peu plus que de sa mémoire défaillante, de l’aide de la maraîchère du coin (fournisseuse officielle de tomates pourries à balancer à la gueule des contre-révolutionnaires) et de son exemplaire de la Théorie Esthétique pour faire fuir les cafards et faire taire les médisants.

Voilà un roman bien barré qui balance quelque part entre le réalisme magique cher à la littérature sud-américaine et la mauvaise foi salvatrice de Steve Tesich version Karoo.
S’il n’évite pas certains pièges de la mise en abyme du romancier qui se regarde raconter son roman, on n’est pas près d’oublier pour autant ce narrateur impétueux au gros pif rouge qui se voit encore en Don Juan et la galerie haute en couleur de personnages secondaires. Joyeusement désespéré. Un remède pour tous ceux qui pensent avoir perdu la flamme mais qui rêvent encore de souffler sur les braises.

Didier

Les temps perdus. Juan Pablo Villalobos. Actes Sud, février 2016, 293 pages, 21€-