« Les putes voilées n’iront jamais au Paradis ! », Chahdortt Djavann

Voici un brûlot qui sent la fatwa. Car même exilée, il faut une sacrée dose de courage pour écrire un tel réquisitoire.
Dès les premières pages, le lecteur est saisi à la gorge par la sécheresse des mots, tous orifices dehors, qui coulent comme une lave brûlante et dégoulinent comme autant de réminiscences des coïts sauvages qui sont décrits sans le moindre détour. On comprend d’emblée qu’il n’y aura pas de faux-fuyant. Chaque chapitre donne la parole à une de ces femmes, dévoile son visage et un destin chaviré, sans autre issue que de finir sur l’autel des mollahs, sacrifiées pour le bon plaisir des mâles. Mais ce sont des voix d’outre tombe, qui terminent toutes dans le caniveau, lapidées par la foule ou étranglées par un serial-killer élevé au rang de héros pour avoir débarrassé les rues iraniennes de ces traînées. 9782246856979-001-XCar leur sang ne vaut rien, il est doublement impur, d’abord par son genre et surtout parce qu’elles ont choisi de vendre leur corps. Tu parles d’un choix. Au milieu des confessions, on suit plus particulièrement le parcours de Zahra et Soudabeh, deux amies d’enfance, des reines de beauté qui n’auront pas d’autre choix justement que d’offrir leurs charmes aux sexes avides et insatiables d’hommes sans vergogne qui ont pourtant souvent déjà plusieurs femmes obéissantes à disposition sous leur toit.
Car en Iran, on naît putain si on naît pauvre. Les filles ne valent rien. La plupart du temps, on les marie avant leurs premières menstruations à un cousin malfrat ou un oncle drogué. Des milliers d’adolescentes se retrouvent vite veuves ou abandonnées, sans le sou, avec des enfants en bas âge. Souvent il faut faire des ménages en ville pour survivre. Enfilées à la va-vite et à la chaîne par les patrons, dénigrées par les autres femmes, les « vertueuses », elles se retrouvent à la rue, en maison close, ou au service des ayatollahs, des religieux qui ont poussé l’hypocrisie et le vice jusqu’à inventer le sigeh, un système de mariage temporaire, une heure ou un mois, pour élargir le champ trop restrictif de la polygamie (quatre épouses, c’est peu non?).

C’est sûr Chahdortt Djavann est remontée contre ce système monstrueux qui, depuis l’avènement de la République Islamique, rabaisse à ce point les femmes indigentes au rang de souillures. Un livre kaléidoscope qu’on prend en pleine face. Impossible à lâcher, malgré les éclaboussures.

Glaçant. Édifiant. Dérangeant. Et qui pose la question de savoir quand ces fous de Dieu qui ont pris en mains le destin d’une si grande nation remercieront enfin leurs mères d’être sortis d’entre leurs jambes.

Didier

Les putes voilées n’iront jamais au Paradis! Chahdortt Djavann
Grasset. Avril 2016. 205 pages. EUR 20.-