« Le gout de la limace », Zoé Derleyn

Une femme enceinte qui rit en veillant la dépouille de sa belle-mère, un couple qui craint autant qu’il semble attendre que leur maison soit inondée, un gamin turbulent qui s’en va chercher du tabac pour sa maman démissionnaire, une jeune fille complexée et rougie par le soleil qui attend à l’entrée d’un trou de spéléo en espérant que sa famille n’en ressorte jamais, bienvenue dans les univers instantanés de Zoé Derleyn, dix nouvelles dans lesquelles la vie déborde et où la mort n’est jamais loin.

Nous sommes ici dans le territoire des pensées incontrôlables, des secrets enfouis et des pulsions contenues, comme dans cette nouvelle qui donne son titre au recueil où une femme, alors qu’elle sort d’une nuit avec un amant de passage et partage un café avec un inconnu croisé dans l’ascenseur, se souvient de cet amour d’enfance, interdit, transgressif, et de son point d’orgue aussi savoureux que répugnant sur la langue.

Zoé Derleyn est peintre et ça se voit, ça se lit. C’est par les sensations physiques (le grillage sur la joue, l’ortie qui brûle) que l’on accède à la psyché des personnages, des êtres qui sont rarement nommés et ne semblent jamais « raccord » avec leur entourage, pris dans cette brève oscillation entre l’enfance, ce qui a été, et le basculement imminent. Et si les tableaux de cette galerie semblent sombres au premier regard, c’est pour mieux nous faire découvrir des faisceaux de lumière pure et vibrante à la frontière des aplats lorsqu’on se rapproche de chaque toile.

Finaliste du prix Rossel et véritable pépite des éditions Quadrature (qui ne publie que des nouvelles), Zoé Derleyn, que nous avons eu le plaisir de recevoir à la Licorne, réussit un premier recueil de nouvelles d’une force impressionnante. Il y a le style, la narration en spirale avec ses allers-retours entre passé et présent, le sens du cut et, sans pour autant que cela soit l’effet recherché, un côté dérangeant qui laisse trotter dans la tête des images et des pensées bien après la lecture.

Il faudra bien sûr attendre la suite pour dire si on tient là notre Alice Munro belge, mais en attendant, mâchons cette limace, il n’y a rien à recracher. Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître.

Didier

Le gout de la limace. Zoé Derleyn. Editions Quadrature. 97 pages