« L’art de voler », Antonio Altarriba et Kim

Attention chef d’œuvre !

Couv_125132Qu’est-ce qui peut bien faire avancer un homme, sinon l’instinct de survie et l’espoir d’un meilleur lendemain ? L’art de voler commence on ne peut plus gaiement, avec un vieillard qui décide d’en finir en sautant du dernier étage de son home. Une chute (enfin) libre de quelques secondes qui a en fait duré neuf décennies.

C’est l’histoire de cette chute que va nous raconter Antonio Altarriba, celle de son père, cet homme arrivé au bout de tout, un destin qu’il va endosser d’autant plus facilement qu’il porte le même prénom que lui. Une vie qui commence dans la dureté de la campagne, comme cadet d’une famille de fermiers, celui qui, dès le départ, héritera de la plus petite parcelle. Il fuit pour Saragosse mais sa fugue et son rêve de ville fera long feu et le ramènera aux champs, à son sale type de père, ses frères hargneux et l’absence d’horizon. Lorsque la guerre civile survient, il est enrôlé de force dans l’armée franquiste, lui qui rêve de combattre le général et les bourgeois. Lorsqu’il parvient à traverser les lignes pour changer de camp, l’euphorie idéologique sera également de courte durée, puisque les anarchistes sont très vite récupérés par Staline. Il se retrouve comme réfugié en France (des pages qui font étrangement écho au drame actuel des migrants) avant de revenir, la queue entre les jambes, dans son Espagne natale qui requiert désormais la dévotion de tous au fascisme d’état. Et ainsi de suite, jusqu’à la lie, jusqu’à la folie. Un homme au cœur tendre dont toutes les illusions sont piétinées par l’Histoire en marche, dont tous les rêves sont fracassés par les bruits de bottes et la petitesse des puissants.

La tragédie humaine, le splendide traitement en noir et blanc du dessinateur Kim et la narration des souffrances d’un père par son fils font très vite penser à Maus, le monument de Spiegelman. Tardi n’est pas loin non plus, avec les images de guerre et d’hommes et de femmes dégoulinant de passions, de pulsions et de vilénies. Des comparaisons qui tiennent la route tout au long de ce roman graphique bouleversant.

Didier

L’art de voler. Antonio Altarriba et Kim. Editions Denoël Graphic. Mars 2011. 199 pages.