« La zone d’intérêt », Martin Amis

Alors, ce Monty Python à Auschwitz, ça donne quoi ? Qu’y-avait-t-il donc de si subversif ou ambigu dans ces pages pour que Gallimard, éditeur historique de Martin Amis, lui refuse son dernier manuscrit ? Insulte à la mémoire des victimes? Manque de respect ? Traitement biaisé de la Shoah ? Et pourquoi dès lors Calmann-Levy, malgré ses origines, s’est-il empressé de le publier, trop content de récupérer la patate chaude ?
Reportons les questions à plus tard et rendons-nous au cœur du sujet, à l’intérieur et aux abords du camp, où nous suivons les états d’âme de trois personnages centraux : Thomsen, un jeune officier SS, bellâtre et arriviste dont le coeur et les sens sont retournés par Hannah, une beauté aryenne presque parfaite qui fume des cigarettes en cachette pour couvrir l’odeur des cheminées. Seulement voilà, Frau Hannah se trouve être l’épouse de Herr Doll, commandant du camp, monstre adipeux et lubrique qui noie ses soucis logistiques et conjugaux dans le cognac. Et le lecteur d’être embarqué, sourire aux lèvres, dans un vaudeville d’un genre nouveau, un marivaudage dans le chaudron de la solution finale, où les protagonistes semblent moins empêtrés dans les problèmes qui nous sautent aux yeux (l’arrivée des trains, les fours crématoires qui peinent à suivre la cadence, la fosse commune qui manque de graisse combustible, les IG Farben qui s’impatientent) que dans leurs petites entreprises de conquête, de mots glissés et mensonges en tous genres qui sont le lot des histoires triangulaires mari-femme-amant.
Alors, Martin Amis, enfant terrible des lettres anglaises, est-il allé trop loin cette fois ? Eh bien non. Je pense qu’au contraire, il a accouché d’un petit chef d’œuvre. D’abord parce qu’il y a un autre personnage qui prend la parole à chaque chapitre : le Sonderkommandoführer Szmul, l’homme le plus triste du monde, qui se trouve mêlé à l’histoire, la grande comme la petite, et lorsque c’est lui qui endosse le rôle du narrateur, on ne rit plus une seule seconde. Au contraire, on serre les dents. Dès que Szmul intervient, Amis nous rappelle à l’ordre. Il semble vouloir nous dire que son pari n’est pas de minimiser l’Holocauste ou de rabaisser ses victimes mais au contraire de rendre plus insupportable encore cette mort qui suinte et déborde à chaque page tournée, encre noire sur papier blanc où viennent se superposer les images en noir et blanc de la libération des camps que nous connaissons tous. Son coup de génie est d’oser une approche différente de ce qui reste à jamais inexplicable en grossissant l’idée selon laquelle les nazis étaient d’abord une bande de bouffons pitoyables et ridicules (du moins jusqu’à ce que l’incendie  du Reichstag ne leur ouvre la voie vers l’horreur et l’ignominie). Pas question de rédemption non plus (du genre pardonnons leur, ils étaient tellement cons qu’ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient), parce qu’au fur et à mesure qu’on avance dans le récit arrivent les nouvelles plutôt bof-bof du front de l’Est et quelques fines ouvertures de conscience. Quid si l’eunuque autrichien s’était fourvoyé en attaquant la Russie ? Que dira-t-on de notre petite usine génocidaire dans la campagne sudète ?
Le style est à l’avenant du propos. Osé. Incisif. Elliptique. Brillamment dialogué. Une tuerie organisée à chaque page. Amis avance par bribes mais avec une cohérence narrative imparable, une justesse de ton, un humour sans cesse sur le fil, et un sens percutant du détail. Un lecteur averti en vaut deux. Si vous aimez les bons sentiments et les happy ends, passez votre chemin. Fuyez ce livre ! Par contre, si vous aimez être bousculé, lisez-le sans tarder et réservez-lui une place de choix dans votre bibliothèque.
« Ach, Sonder, magistral, nicht ? ». Attachez vos ceintures.
Didier
Calmann-Lévy, 2015, 405 pages