« La vie automatique », Christian Oster

Lire le dernier livre d’un auteur qu’on affectionne, c’est d’abord avoir le sentiment de retrouver un ami. Pas n’importe quel ami − un ami plein de finesses, qui ne force jamais la voix, qui ne donne jamais de leçons mais qui sait discrètement aiguiser notre regard, nous rendre plus intelligent. Le lecteur n’est pourtant pas un ami facile : dès les premières phrases, il veut que son ami soit exactement le même et, à la fois, qu’il ne lui donne jamais l’impression de radoter. Il veut de la vitesse, du rythme, des changements de décor, de la profondeur, de l’humour. L’écrivain tente de lui en donner. Christian Oster y réussit toujours. En ce sens, c’est un très bon ami.

128029_couverture_hres_0Dans La vie automatique, son dix-huitième roman, le narrateur est comme toujours un homme récemment quitté. Il se déplace géographiquement, ce qui l’amène à rencontrer quelques personnes et à rentrer dans leur quotidien, toujours un peu malgré lui. Il ne surnage pas, non, il a bu la tasse et désormais il est comme sonné, quelques mètres sous l’eau, il peine à prendre une bouffée d’air de temps en temps. Son état ne s’améliore pas beaucoup au fur et à mesure du roman. On assiste plutôt à l’expression infiniment variée d’une sorte d’enlisement. Pourtant, et c’en est l’une des beautés, si le narrateur dérive en permanence, il ne sombre jamais. Qu’est-ce qui l’empêche de couler ? Tout porte à croire que la seule chose qui le soutient, c’est le style de l’auteur. C’est cette précision et cette maitrise inouïes de la langue. C’est cet art de poser la juste distance entre le narrateur et ce qui lui arrive, cette aptitude à extraire le singulier, le subtil et le ridicule de situations qui, sous n’importe quelle autre plume, ne seraient que banales. Certes, le style d’Oster a des racines trop noires pour jamais parvenir à guérir son héros, mais il le fait tenir bon, et il me semble que nous devons ici rendre hommage au magicien dont le style forme une sorte de radeau pour le héros, sans quoi ce dernier courrait inéluctablement vers une fin tragique.

On ne pourrait, à ce propos, négliger le ressort comique qu’Oster oppose sans cesse à ces mésaventures. Bien sûr, il faut pratiquer un peu le personnage pour savourer toutes les pointes qu’il dissimule. Exemple: « On n’imagine qu’au reste je n’étais pas pressé. En même temps, je savais bien qu’à un instant x se profilerait le besoin de m’affaler. Je voyais même ça comme une sorte de perspective. » Peu après : « […] je me suis inventé que j’en perdais, du temps […] J’essayais de me pénétrer d’un sentiment d’impatience. » Aussi cela peut vous surprendre lors d’une une description de personnage, « regard pénétrant quoiqu’on ne sût pas jusqu’où ». Puis ce sont les brefs commentaires de son propre langage direct: « je comprends, ai-je dit à tout hasard ».

On retrouve donc, dans La vie automatique, tous les nobles ingrédients du roman osterien, mais il y a du neuf, aussi. Pour la première fois, le narrateur quitte le territoire français (ce n’est qu’une brève escapade inopinée, bien entendu, mais pour le lecteur aguerri d’Oster, c’est un bouleversement majeur!) Ensuite, mis à part des scènes de tournage et de lectures de scénarios hilarantes, l’acteur de série B qu’incarne le narrateur présente une intéressante mise en abîme sur la fiction et le rôle que tout être humain est amené à jouer en société.

Avec ce roman, Christian Oster poursuit une légère inflexion dans son œuvre, amorcée depuis son passage de Minuit à l’Olivier. D’une part, il y a une forme de noirceur qui prend une place plus prépondérante (on y côtoie plus volontiers, si je puis dire, la mort). D’autre part, un souci d’éclaircir la voix, qui se fait de moins en moins tortueuse et ampoulée (notons pour l’exemple l’abandon du plus-que-parfait du subjonctif), par conséquent plus accessible et encore plus agréable.

Que vous connaissiez ou non cette œuvre n’hésitez pas : La vie automatique est d’ores et déjà un roman immanquable de cette année 2017.

Pierre André.

La vie automatique. Christian Oster. Editions de l’Olivier. 144 pages.