« La disparition de Josef Mengele », Olivier Guez

Il s’est passé quelque chose cette année dans les arcanes des prix Goncourt et Renaudot. Télépathie entre les jurys ? Figure imposée du travail de mémoire ? Ou est-ce parce que la situation en cet automne 2017 nous amène étrangement à repenser à un conflit encore présent dans les esprits ? Car ce sont bien deux récits faisant écho à la deuxième guerre mondiale qui ont été sacrés en même temps plutôt que les fictions romanesques habituellement récompensées.

D’un côté Eric Vuillard qui traite des prémisses du massacre et la responsabilité des puissants, de l’autre Olivier Guez qui s’attache à la figure d’un sinistre exécutant. Pourriture ambulante des basses besognes génocidaires. Mengele. Rien que de lire ou dire ce nom, on a la chair de poule. Ça saute aux yeux, ça laisse un arrière-goût en bouche, ça empêche de dormir. Un monstre, un médecin, un homme qui sifflotait en faisant le tri à l’arrivée des trains à Auschwitz et devenait fou lorsqu’il y repérait des jumeaux pour ses expériences, obnubilé par la duplication, la perpétuation de sa race, l’homme pur du 3ème Reich, l’aryen enfin expurgé de toute bactérie juive ou autre.

Mengele : le mal incarné, l’ogre ultime. Impuni. Jamais arrêté. Olivier Guez, phagocyté, a décidé de le suivre dans son exil en Amérique du Sud. À la trace. Au taquet. Pas dans sa psyché morbide mais juste à côté de lui. Les premières années tranquilles à Buenos Aires où les nazis dansent encore la gigue, accueillis à bras ouverts par un Peron persuadé que l’Argentine sera la grande puissance de demain. Avec l’appui de sa grande famille d’industriels restés au pays, il se remarie même avec la veuve de son frère détesté. Puis, alors qu’Eichmann est capturé dans son nid par le Mossad, ce sera l’exil forcé vers le Paraguay, au centre d’un couple de fermiers hongrois assez retors qui va faire payer la dîme de mille et une façons à leur hôte tortionnaire. Enfin, alors que l’étau se resserre, ce sera le Brésil, sa jungle, ses ronces, sa moiteur, ses fièvres, ses favelas, jusqu’à ce que la mort vienne cueillir le vieux malade qui pestera jusqu’au bout sur cette Allemagne qui a laissé tomber ses héros.

La traque d’Olivier Guez, extrêmement documentée (le nombre d’ouvrages de référence en fin de livre est particulièrement impressionnante) ne laisse aucun répit au monstre. S’il n’est pas question de repentir, c’est dans sa petitesse d’esprit, les souffrances du corps et jusque dans ses rêves hallucinés que l’auteur va le débusquer pour pouvoir s’en débarrasser enfin, déchet noyé à la dérive de l’humanité. J’avancerais bien l’une ou l’autre objection (non, ce n’est pas le même procédé que Truman Capote dans De sang froid qui est à l’œuvre ici) ou réticence (choix de l’inconscient assiégé v/s conscience tranquille) sur la frontière floue entre récit et roman vrai, mais passons. Sur un rythme haletant, Olivier Guez transforme l’exercice périlleux en tour de force littéraire. Et convoque Kierkegaard en trois lignes, page 112, pour un procès définitif qui n’aura jamais lieu.

On ne souhaite pas une bonne lecture sur un sujet pareil, mais allez-y quand même, ça interpelle.

Didier

La disparition de Josef Mengele. Olivier Guez. Editions Grasset. 231 pages