« Imago », Cyril Dion

Amandine, femme brisée et altermondialiste déçue, a eu trois enfants : Fernando, dont elle s’est complètement désintéressée ; Nadr, qui lui a été enlevé à la naissance ; une fille enfin, avec laquelle elle a également des rapports difficiles. Croyant devoir choisir entre liberté et maternité, Amandine a choisi la liberté, une notion qu’elle semble incapable de gérer et qui finit par l’étouffer.

Son premier fils, Fernando, est devenu fonctionnaire, analyste d’un Fonds qui octroie des crédits aux pays défavorisés. Il est intelligent mais négatif. S’il a bien quelques idées pour améliorer ce système qui ne fonctionne pas, il est trop occupé à détester et à mépriser ses contemporains pour faire quoi que ce soit. Bref, tout le monde est con, sauf lui. Mais un accident et une confrontation aussi étonnante qu’inattendue vont venir fissurer ses croyances et chambouler ses points de repère. Et si l’autre, si petit, pauvre et misérable soit-il, avait quelque chose à lui apprendre ?

Son second fils, Nadr, vit en Palestine. Son père, Tarek, l’a enlevé à la naissance et ramené au pays où il s’est marié avec une autre femme. Nadr ne sait rien de sa vraie mère, ni que son frère Khalil ne l’est qu’à moitié par le sang. Lorsque celui-ci se radicalise et disparaît du jour au lendemain, Nadr, pacifiste convaincu, ne tarde pas à apprendre qu’il est parti commettre un attentat en France. Sur la route de Rafah à Paris en passant par Port-Saïd et Marseille, Nadr essaie de comprendre cette haine qui motive son frère, leurs réactions si opposées alors qu’ils ont vécu les mêmes tragédies et subi les mêmes pertes.

Amandine, Fernando, Nadr, trois personnalités, trois destins secrètement entremêlés mais que tout oppose. Pourtant, qu’ils la fuient ou qu’ils l’affrontent, c’est une même réalité qu’ils partagent, les mêmes questionnements, le même besoin de se libérer. Mais, qu’est-ce que la liberté si ce n’est un concept un peu flou et insaisissable ? Vivre libre implique-t-il de vivre sans liens ? De pouvoir faire des choix ? Pour autant, les liens que nous tissons ne nous empêchent pas de choisir, ce sont les histoires que nous nous racontons, les excuses que nous nous trouvons qui nous entravent. Au bout du compte « chacun d’entre nous vit avec sa propre prison, plus ou moins large. Et fait ce qu’il peut pour en sortir … ».

L’écriture est fluide et sait se faire oublier pour laisser le lecteur seul avec les personnages. Portrait d’une certaine humanité et de cette double réalité : nous sommes tous uniques et donc différents, de par les circonstances de notre naissance, les conditions de vie qui en découlent, nos affinités, notre personnalité, les gènes hérités, mais ces différences s’incarnent dans une existence qui, malgré tout et quoi qu’on fasse, est irrémédiablement la même pour tous, ce qui réduit chaque être humain à un besoin fondamental : la liberté. Besoin que nous essayons de combler chacun à notre manière en prenant notre propre chemin, unique, tantôt choquant, tantôt pitoyable, tantôt illusoire.

Si Imago est un drame moderne, il donne aussi de l’espoir en nous invitant à nous libérer et à nous confronter à cette double réalité de l’humain, à la fois unique et pareil, pour cesser ce mouvement qui part de soi vers soi et tenter un mouvement qui irait de soi vers l’autre avant de revenir à soi. Cyril Dion nous invite également à prendre nos responsabilités. Rien d’étonnant quand on sait qu’il a écrit et co-réalisé « Demain » avec Mélanie Laurent et qu’il est le cofondateur du mouvement Colibris (pour la décroissance heureuse).

Bonne lecture.

Sara

Imago. Cyril Dion. Actes Sud. 224 pages