« Histoire du lion Personne », Stéphane Audeguy

133178_couverture_hres_0Voici donc l’histoire d’un lion parmi les hommes. Pour le meilleur mais aussi, forcément, pour le pire. Un lionceau orphelin promis à une mort certaine et recueilli dans la savane par le jeune Yacine. Yacine qui rêve de mathématiques et qui, là-bas, monte de son village à Saint-Louis comme ici on s’extirpe de sa province pour tenter sa chance à Paris. Yacine est lui aussi orphelin et a les crocs encore tendres. Leurs destins semblent donc liés lorsque Yacine et son gros chaton rentrent au service de Pelletan, déchu en France et dès lors promu comme administrateur d’un lointain comptoir de commerce, au milieu des sauvages, expérience qui s’avérera être salvatrice pour cet homme aux inclinaisons suspectes pour l’époque et au cœur serti d’une conscience humaniste avant l’heure. C’est l’Afrique, avec sa terre rouge et son temps propre qui s’écoule. Faussement indolente, indomptée, matrice de ce que nous sommes, tout au fond de nous. On verra pourtant que le destin a ce don de jouer des tours et faire prendre des détours inattendus. Le lecteur va se laisser caresser et prendre quelques claques au passage. Plus tard ce sera la traversée en cale jusqu’en France, où le jeune Dubois emmènera Personne à la ménagerie de Versailles, ou du moins ce qu’il en reste, alors que gronde déjà la Révolution.

Pour décrire la force narrative de Stéphane Audeguy, il faut un peu parler de son style, si tant est qu’on puisse approcher des fondations qui font un style sans risquer de voir s’effondrer l’édifice. Cependant rien ne nous empêche d’essayer… Audeguy n’est pas de ceux qui s’amusent à triturer ou malmener la langue. Son amour du passé simple et de la concordance du subjonctif subséquent témoigne au contraire d’un respect proche de la vénération. Mais la magie est ailleurs, dans l’élégance et le rythme des phrases, des paragraphes, des chapitres. Il n’est ni un minimaliste avare de mots ni un descripteur débonnaire risquant de se répéter. Il est quelque part à la croisée des chemins, avec sa propre métrique du langage, précise, saupoudrée d’un sens de l’humour subtil qui joue en permanence du coude avec l’implacabilité de l’existence et de l’Histoire en marche. Ça semble d’une facilité déconcertante, comme un miel qui s’écoule, mais c’est tout sauf de la désinvolture.

Surtout au bout du compte, on est presque surpris d’avoir fait bien plus qu’une ballade aussi tranquille que chahutée depuis les broussailles sénégalaises jusqu’aux jardins de Versailles. Parce que l’air de rien, sans y toucher, on s’est pris une petite leçon de vivre ensemble, au-delà des frontières, des espèces, des races, des orientations affectives ou sexuelles. Personne, c’est le cas de le dire, en aura vu de toutes les couleurs. Le lecteur aussi. Entre chien et chat. Entre neige et ébène. Et Stéphane Audeguy de réussir haut la main son pari énoncé en quatrième de couverture.

La classe.

Didier.

Histoire du lion Personne. Stéphane Audeguy. Seuil, collection Fiction & Cie. Août 2016. 217 pages. 17€.