« Heaven », Mieko Kawakami

411W23aGGWL._SX195_Un jeune garçon se confie, à la première personne. Atteint d’un strabisme sévère, il est la risée et le souffre-douleur de Ninoyima et sa bande. Chaque jour d’école lui apporte son lot d’humiliations et de larmes. Son quotidien scolaire est un calvaire sans fin, physiquement et psychologiquement (si je ne me plie pas à leurs jeux morbides et cruels, la souffrance sera encore plus grande). La honte et une forme de culpabilité l’empêchent d’en parler à quiconque, même à la maison.

Jusqu’au jour où il reçoit un mot, puis une lettre, de Kojima, la fille dans sa classe aux cheveux hirsutes, qui ne se lave jamais et se fringue en guenilles, celle qui chaque jour prend des coups et se fait cracher dessus par les autres gamines parce qu’elle pue. Kojima l’a reconnu. Elle prétend qu’ils sont les mêmes, que leur fardeau est identique. Ils vont d’abord entamer une relation épistolaire, puis se rencontrer secrètement. Ensemble, hors des murs et loin de leurs tortionnaires, ils vont tenter de parler, de se soutenir, de s’accepter peut-être. Kojima, la première à lui dire qu’elle aime ses yeux qui louchent, va les lui ouvrir sur une philosophie inattendue qui l’obligerait à considérer son handicap comme une force, comme une vérité qui le crée, lui, être unique et indivisible.

Pendant quelques trimestres, leur existence va changer. Ils vont exister. L’un pour l’autre. Le problème, c’est qu’il y a toujours le chemin de l’école… les autres… l’enfer.

Kawakami nous offre un roman d’une beauté envoûtante. On retrouve cet étrange pouvoir des écrivains nippons, un peu comme chez Murakami, d’une prose lente et explicative, d’apparence neutre stylistiquement mais qui donne énormément à voir tout autant qu’à ressentir ce que vivent intérieurement les protagonistes. En Occident, cette histoire se terminerait sans doute par une vengeance sanglante sur le campus mais au Japon, ce sont les multiples sens de la vie qui finissent par se télescoper. Triste et beau.

Didier

Heaven. Mieko Kawakami. Actes Sud. Avril 2016. 234 pages.