« Envoyée spéciale », Jean Echenoz

Echenoz laisse tomber ses admirations biographiques (Ravel, Zatopek…) et revient en grande forme à la fiction et sa technique ô combien singulière de narration où la forme, justement, l’emporte haut la main sur l’histoire. L’envoyée spéciale en question s’appelle Constance. Une héroïne très ordinaire qui s’étonne à peine d’être enlevée en plein Paris par les services secrets et d’être séquestrée au fin fond de la Creuse par deux agents de protection pas très malins. Son mari, Lou Tausk, chanteur has-been à la recherche d’un nouveau succès, n’a pas trop l’air de se soucier non plus de la disparition de madame, malgré les fausses menaces et un doigt coupé reçus par courrier. Tout le monde semble prendre des vacances. Et si la plume d’Echenoz nous emmène dans une dernière partie musclée et bien documentée jusqu’en Corée du Nord pour suivre la belle et ses acolytes dans la mission d’infiltration ultra secrète pour laquelle elle a été programmée, à l’intérieur même du premier cercle de Kim Jung-on, on sent bien que le sort de ses personnages l’intéresse à peine.
Car ce qui compte bien sûr, c’est le style. Ce style inimitable, drôle, jouissif, simple et érudit à la fois, où chaque phrase est une petite bombe à fragmentation. Où les mots, les paragraphes, les chapitres, obéissent à un sens implacable du rythme. Echenoz déroule son story-board, se permet tous les détours, de la promenade Google Maps dans Paris aux digressions sur les phéromones des papillons. Bien sûr, pour ce qui est des émotions et des passions humaines, on repassera, mais au bout du compte, le fan d’Echenoz se met au diapason des personnages: il s’en fout un peu et boit du petit lait. Tout ça sans les mains. La classe.

Didier

Envoyée spéciale. Les éditions de Minuit, 2016. 313 pages