« Encore », Hakan Günday

Etoile montante des lettres turques, Hakan Günday a obtenu le prix Médicis Etranger 2015 pour ce roman qu’on prend comme une gifle.

GUNDAY-Encore-BandeMedicis_72dpiOn salue d’emblée la volonté de l’auteur de se frotter à un sujet aussi brûlant d’actualité que les migrants, et surtout d’avoir l’audace de l’envisager du point de vue du tortionnaire, trafiquant ou passeur. Gazä, brillant élève à l’école, n’a que neuf ans lorsque, bon gré mal gré, il commence à assister son père à entasser tour ces numéros en provenance d’Afghanistan ou d’ailleurs dans leur dépôt en sous-sol, en attendant parfois pendant des semaines les instructions pour expédier la cargaison par camion vers leur prochaine destination, sur les bords de la mer Egée. Point de victimes ou d’humains dans ces amas de chair qui ne savent dire qu’un seul mot en turc : encore, pour avoir un peu plus d’eau, d’air ou du pain. Sauf un homme peut-être, Cumar, mort asphyxié par la faute de Gazä, et qui devient la voix pénétrante de sa conscience. Gazä sent bien qu’il devrait sortir de là, s’en aller, mais que ne ferait-il pas pour l’amour d’un père ou, à défaut d’amour, d’un geste, même infime, de reconnaissance. Plutôt que partir et tuer le père, Gazä va se mettre à prendre, abuser, violer. Il va surtout perfectionner le bunker souterrain et se livrer à d’effroyables exercices d’autorité dictatoriale et de démocratie sur ses cobayes braillards, jusqu’au jour où tout bascule…

La première partie d’Encore est absolument époustouflante. Une suffocation de tous les instants. Un de ces textes audacieux où la morale doit se lire en trompe l’œil de ce qui est écrit. Avec un talent de conteur qui n’a peur d’aucune scène, Günday décortique avec une précision clinique et glaçante la psychologie de cet enfant face à l’innommable tâche qui lui est assignée, et les interactions avec tous ces gens qui finiront tous, littéralement, par lui tomber dessus à l’état de cadavres ou de fantômes.

La seconde partie, qui envisage la rédemption et la survie après tout ça (mais est-ce possible ?), est un peu décevante car elle ne laisse plus place qu’à l’introspection et manque d’unité. Mais trêve de bémols, voilà bien une œuvre essentielle qui n’a pas peur d’humer l’air du temps, pestilentiel, et qui, par la fiction, grave sur la rétine des images quasi insoutenables juxtaposées à celle, bien réelle, du petit Aylan mort sur le ressac de la Méditerranée. Des images qu’il faut bien affronter si on se veut citoyen du monde, non ? Plus qu’une gifle. Un uppercut en pleine face.

Didier

Encore. Hakan Günday. Editions Galaade. Août 2015. 371 pages. EUR 24.-