« Désorientale », Négar Djavadi

Wet Eye GlassesSalle d’attente d’une unité de procréation assistée dans un hôpital parisien. Kimiâ est seule parmi des couples, tellement seule qu’elle prend le lecteur par la main, comme une bouée de sauvetage, pour lui expliquer ce qu’elle fait là et surtout par quels sinueux détours du destin et du hasard elle y est arrivée. Flash-back à la toute fin du 19ème siècle. Nous voilà à Mazandaran, dans un harem perché dans les montagnes du nord de la Perse, où son arrière grand-mère va mourir en couches sous nos yeux, donnant le premier enfant aux yeux bleus au seigneur féodal qui ne sait pas encore que sa puissance va bientôt vaciller. Des yeux bleus qu’on retrouvera deux générations plus tard chez Darius, le père de Kimiâ, opposant farouche au régime du Shah avant d’être transformé en ennemi de l’ayatollah Khomeyni.

On a beaucoup parlé de ce premier roman en cette dernière rentrée littéraire, et il faut bien reconnaître que l’encensement médiatique et le bouche à oreille favorable ne sont pas usurpés. Négar Djavadi signe ici un roman si largement autobiographique que l’on ne doute pas un seul instant de la véracité des faits et des sentiments qui y sont exposés. On est dedans du début jusqu’à la fin. Elle tisse une fresque historique et familiale époustouflante. Tout y est : la généalogie et les méandres de la transmission, les personnages haut en couleurs (on retiendra particulièrement l’idée de ses oncles numérotés de un à neuf), le souffle de l’Histoire en marche, l’analyse sociologique toujours pertinente, la volonté de changer le cours des choses, les révolutions (par les armes, les consciences et le sexe), l’aventure et la souffrance de l’exil, l’impossible ailleurs. On sent aussi qu’elle a une formation de scénariste, nous livrant un récit fragmenté, avec flash-backs non chronologiques et ellipses originales, mais avec un tel sens de l’équilibre et de la narration que chaque chapitre vient s’imbriquer parfaitement dans le puzzle de sa vie. Et son respect de la langue française, son application à ne pas la malmener, sert au final parfaitement la forme et le fond du livre.

Et puis surtout il y a l’Iran, ce grand pays sorti de l’archaïsme mais tellement malmené par le vingtième siècle. Ce pays de femmes (contre toute apparence), ce pays dépressif, ce pays à la culture sans pareil. Je peux témoigner qu’il faut avoir arpenté Vanak Square et les artères de Téhéran pour comprendre que les Iraniens sont à mille lieues des clichés véhiculés par l’Occident. Ou alors lire ce roman où Négar Djavadi vous rend cette notion floue d’identité avec une rare acuité et une extrême justesse. Car, comme elle l’écrit, pour s’intégrer dans une nouvelle culture, il faut d’abord se désintégrer de l’ancienne.

Désorientale : un très beau titre pour un immense roman.

Didier

Désorientale. Négar Djavadi. Editions Liana Levi. 347 pages, EUR 22.-