« Délivrances », Toni Morrison

Si Philip Roth, à l’aube de devenir octogénaire, a décidé d’arrêter d’écrire après une vie entière vouée à la fiction (et on peut le comprendre, il a donné le bougre), Toni Morrisson, quant à elle, ne s’en laisse pas conter par le temps qui passe et nous remet le couvert avec un nouveau roman à 83 ans.  Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les articulations de l’âme ne grincent pas encore, se payant même le luxe d’écrire un vrai roman contemporain, avec comme personnage central une femme qui a cinquante ans de moins qu’elle (mais être vieux, me direz-vous, c’est dans la tête). Poursuivant son inlassable questionnement de l’identité afro-américaine, elle nous invite cette fois dans le destin de Bride, qui a presque tout de la femme fatale tant elle semble allier réussite (elle a créé sa propre ligne dans une boîte de cosmétiques) et beauté (elle s’habille uniquement en blanc sur une peau plus noire que l’ébène, ce qui fait d’elle « une panthère dans la neige »). Pourtant, sous ce vernis d’arrogance et d’une certaine ingénuité, se cachent des fissures et un cœur à prendre (avec un prénom pareil, on s’en serait douté). Alors que son petit ami la quitte sans un début explication et qu’elle prend une étrange dérouillée d’une femme fraîchement sortie de prison qu’elle semble pourtant vouloir secourir, son univers bascule.

Pour nous montrer ces failles à l’intérieur de Bride et remonter bien sûr dans le passé pour y trouver la source, Toni Morrison convoque une série de personnages qui vont prendre la parole et nous éclairer, chacun ayant bien sûr son propre caillou dans la chaussure. On entend donc sa mère, qui ne l’a jamais vraiment aimée (et pour cause…) sa meilleure amie qui ne fait pas toujours que la réconforter (et pour cause…), cette femme violente accusée de faits de pédophilie (et pour cause…) et enfin son amoureux qui s’est barré parce qu’il ne la comprenait pas (et pour cause…). Toni Morrison nous livre un roman polyphonique où chaque voix amène sa pierre à l’édifice. Elle n’a pas son pareil pour vous peindre la vie d’un individu en quelques pages, grandes lignes et détails compris, avec une véracité et une économie de moyens qui, stylistiquement, m’a laissé le souffle court à plusieurs reprises. Seul bémol, cette impression d’ouvrir quelquefois une porte dans la narration mais d’oublier de visiter la pièce avant d’ouvrir la suivante. Ce qui donne à certains passages l’impression d’être un peu bâclés. Mais bon, c’est un peu comme chez Woody Allen, on ne va pas non plus faire la fine bouche parce qu’il y a des imperfections. Et je vous laisse découvrir ce qu’il va advenir de Bride (un prénom pareil, franchement) lorsqu’elle entreprendra de se « délivrer » et de reprendre sa vie en mains. Une vie seule, ou une seule vie ?

Bonne lecture, Didier

Christian Bourgois Éditeur, 2015