« Ce qui gît dans ses entrailles », Jennifer Haigh

Encore une pépite des éditions Gallmeister. Il était dans ma pile depuis avril et nous voilà déjà en décembre. Heureusement, il n’est jamais trop tard pour encenser un grand livre.

Bakerton, Pennsylvanie. Au-dessus, des hommes. Au-dessous, du gaz de schiste. C’est la vie morne d’une ancienne cité minière en déshérence. L’image d’une Amérique au bord de l’indigence, qu’on imagine aisément voter pour Trump. Sauf que les événements contés ici se déroulent entre 2010 et 2012, encore les années Obama donc. Il y a Bobby, mari frustré, qui travaille à la prison et aide son vieux père à tenir le bar du coin, où tout le monde se retrouve, coude sur le comptoir. Il y a son épouse, hypocondriaque pour sa fille, son frère toxico qui revient pour un temps face à ses démons, la veuve du pasteur qui prêche désormais à sa place mais qui doit avancer dans la vie, il y a un couple de voisines fermières estampillées bio, dont l’une a un fils qui est justement en prison… et ainsi de suite. C’est un bled où tout le monde se connait, même de loin, et lorsque des monstres d’acier se mettent à forer à 600 mètres sous les parcelles de ceux qui ont signé, la fracture ne sera pas qu’hydraulique mais va impacter tous ces petits destins enchevêtrés. L’appât du gain et l’espoir d’une vie meilleure auront une fois de plus raison de la nature et de la fourmilière humaine qui y grouille.

Jennifer Haigh compose ici une symphonie éblouissante de justesse et une prouesse de narration comme seuls les américains peuvent le faire, les grands espaces aidant sans doute à cette écriture panoramique. Elle avance comme une flèche, plante les personnages et les laisse pousser organiquement, les récupérant au fur et à mesure (un peu à la manière de Despentes d’ailleurs, en sortant de l’un pour plonger dans l’autre) avec une certaine bienveillance et en ne les prenant jamais de haut, même lorsqu’ils sont pris en flagrant délit de petitesse d’esprit ou qu’ils se réfugient inconsciemment sous le joug du déterminisme. Ajoutons à cela un sens remarquable de la rythmique (dialogues, longueur des paragraphes, chapitres), une maîtrise de l’ellipse et du flashback, des fulgurances très bien senties sur la vie et ses contradictions et des instants de suspension dignes de Carver entre les couples ou les êtres qui peinent à s’entendre encore au milieu du vacarme, et voilà le meilleur roman socio-écologique lu depuis longtemps, à la jauge et à mon avis un cran au-dessus de Freedom de Jonathan Franzen.

« Heat and Light ». Pour une fois, le titre français, puisé dans le texte, est bien supérieur au titre original. Osez cette plongée profonde. Vous ne le regretterez pas.

Didier

Ce qui gît dans ses entrailles. Jennifer Haigh. Editions Gallmeister. 433 pages