« Cadavre Expo », Hassan Blasim

Que peut bien nous donner un écrivain né à Bagdad en 1973 ? Un auteur sans tendre enfance qui a connu la dictature, une guerre Iran-Irak et deux guerres du Golfe, une décennie d’embargo, le gazage des kurdes, une invasion américaine injustifiée, le pilonnage vert fluo CNN vu et vécu d’en bas et le déchaînement des barbaries issues du retournement politique en faveur des chiites.

On imagine mal un roman au long cours rempli de sens quand chaque génération vient inonder de son sang les rives du Tigre, quand chaque rêve se transforme en cauchemar sans fin au fond d’une fosse septique. Non. À la place Hassan Blasim nous offre un recueil de nouvelles à l’image de ce qu’a été son existence et celle de ses pairs : une bombe à fragmentation. À cet endroit qui fut un jour un berceau de civilisation.

Quinze nouvelles hallucinées, hallucinantes, livrées par un homme qui, depuis son exil en Finlande, n’arrive pas à changer de peau, tant la chair et l’âme de son peuple ont été meurtries, épiderme carbonisé et cœurs asséchés. Quinze histoires qui se lisent comme des contes où s’invitent l’étrangeté et la poésie pour faire rempart à l’horreur. Un soldat chrétien qui devient messianique parce qu’il échappe aux balles, un lapin qui pond un œuf dans la zone verte devant des djihadistes se préparant à commettre un attentat, un arbitre de foot supplicié qui fait disparaître les couteaux et les sabres, un ambulancier kidnappé cent fois avec son sac de têtes pour ses talents d’acteur vidéo. Et chaque fois, ce décalage surréaliste et souvent drôle qui permet aux protagonistes, survivants ou fantômes, raconteurs délirants ou personnages issus du chaos, de recouvrer une part de leur humanité. Un faisceau de lumière, le temps d’une phrase, d’un mot, d’une seconde avant la mort.

Je m’arrête là dans l’emphase, sinon pour souligner que le fond et la forme ont rarement été imbriqués avec une telle fulgurance. Nous avons là un auteur, pour la première fois traduit en français, qui est à découvrir d’extrême urgence. À l’heure où plus personne n’ose regarder les images qui nous viennent d’Irak, de Syrie, de Libye ou du Yémen. À l’heure où à force de fermer les yeux et nos frontières, on n’envisage même plus de reconnaître les responsabilités partagées dans ce champ d’horreur ni de tendre la main, il est temps de lire Cadavre Expo pour se prendre un éclat infime du merdier dans lequel certains peuples ont été enfermés, non pas là-bas, loin, quelque part en Mésopotamie, mais bien ici et maintenant.

Didier.

Cadavre Expo. Hassan Blasim. Editions du Seuil. 217 pages. 18 euros